La rage. Le combat est
fatiguant. Mais si je me bats contre quelque chose, j’existe, je m’accroche.
Pour la foi. Pour un changement. Pour un espoir. Pour que rien ne soit
immuable. Si même les enfants brillants au sourire radieux et au bonheur
indiscutable sautent du sixième étage. Comment peuvent-ils tous rester
statiques, attendre que tout cela passe. Mais personne ne voit ? Ces
salles de classes qui puent l’enfermement, et où ils osent dire avec tout leur
cœur qu’ils ont abandonné, sans essayer, sans se demander, peut-être que. Ils
suivent leur route toute tracée, se lèvent tous les matins et rentrent
fatigués, apprennent par cœur, dînent, se plaignent des patients qui viennent
pour rien aux urgences, trouve les internes beaux, fond des kilomètres en voiture
pour ne même pas mettre de nom sur des sentiments. Et de toute façon ça ne me
regarde pas, en réalité.
Je roule et je ne suis
pas assez attentive, en plein virage je la sent arriver sur moi, trop tard,
sans pitié elle me jette hors de la piste, je sens tout son poids, toute sa
force, je vole sur trois mètres et m’étale au sol. Je n’ai pas mal, mais j’ai
honte. J’ai peur. Mon cerveau
conditionné veut forcer mon corps à se relever, y retourner, reformer le mur,
jouer, s’amuser. Mais j’ai peur. Mon corps est en danger. Mon corps est en
danger. Je suis faible. Les muscles tendus à se rompre, les jambes qui
tremblent, les larmes aux yeux. Je vais me cacher au vestiaire. Je suis faible.
Tous les jours elles
posent ces questions qui ne la regarde pas, fait des remarques condescendantes
sans avoir la moindre idée de qui je suis, d’à qui elle s’adresse. Je la joue
froide et succincte, m’empêcher de la pousser contre un mur et de lui expliquer
qu’elle ferait mieux de s’occuper de son cul. Je voulais me retrouver, exister
toute seule.
Je suis à bout de nerf.
Je ne veux dire à personne que plus rien ne va, mais parfois il faut, et alors ils ne comprennent pas, à quel point plus rien ne tiens debout, combien de fois
par jour je me revois me pencher par la fenêtre, mais la peine dans les yeux de
Sophie quand on a mis Pablo en terre. Je mens toujours aux parents mais ce
n’est plus pour mieux me protéger, car ils se montrent incroyablement
compréhensifs ces temps-ci. C’est eux que je veux épargner, de l’inquiétude
trop nourris par nous tous. Familles de fous. Tout le monde implose, on a ris
terriblement jaune aux repas de famille, d’être au bord des larmes. Et en
route pour la joie.
J’en ai assez. J’en ai
vraiment assez. Je ne veux plus me plaindre. Et je ne m’apitoie pas, car je
sais pertinemment et depuis longtemps que l’on est rien de plus que ce que l’on
fait. J’ai juste, la rage, la rage au ventre.
Toujours pareil, même
schéma absurde et dénué de sens : je dors je dors. Je ne pense qu’à la
possibilité de la fuite, parce que je ne sais même pas ce que je suis sensée
affronter. J’ai de nouveau cette haine sourde pour eux tous, et les gens que
j’aime, où sont-ils, car je ne les ai pas assez nourris. Toujours la même route
vers le répit, monter le son et vider les bouteilles. Toujours le même point,
par moi même je ne découvre plus rien. Sans désir de l’humain je ne vais à la
recherche de rien. STATIQUE.
Danse dans ma tête Brel,
Ferre, Camus et Marguerite, la fausse comme il l’appelait, Duras. Dans ma tête
dansent les anciens fantasmes de guerre et de sang, de soumission, du pauvre
fou qui ne me manque même pas, j’en ai oublié les traits, les sons. J’entends
les absences de gémellité qui n’ont jamais existées, j’entends la nuit les
hurlements dans la grande maison, mes propres hurlements, je me réveille en
sueur pour échapper à Loup qui caresse ma cousine juste à côté de moi. Je veux
me rendormir pour retrouver Monserot et Pierre qui construit des bateaux. J’ai
jamais tué de chat, hurle un vieux Cantat oublié de tous. Je n’ai que ces
bagarres en tête, ces batailles de souvenirs à toujours vous ressortir. Des
étreintes entre la vaisselle sale, des gueules de bois, des têtes penchées dans
les toilettes, de l’eau chaude et plus d’eau du tout, du sexe bestial dans des
villes moites, avec eux tous, du sexe de tromperie, toujours tromper l’ennemi,
l’ennemie c’est moi, me mentir continuellement, des chambres en enfilades, dans
mes décors de nuit je revis tout. Non sans un plaisir masochiste à voir défiler
mes hontes.
Je pense parfois à aller
voir Brishoual. J’y pense, mais pour dire quoi. J’ai peur de m’effondrer. Et sur mon poignet Nulla Dies Sine
Linea, à moi qui n’écrit pas. A moi qui ne lis plus. Au secours. Le fleuve.
J’ai besoin de vivre. Sortir d’ici. Les vagues frappent le sable vierge, le
bruit du ressac sur l’ile du loup, je ne vois rien à l’horizon et c’est ici que
je veux mourir avec mes seize ans.
Je dansais et je criais
et je buvais et je m’oubliais. Et tout était brillant et vif, la nuit, tout était
désespérant et drôle. Tout ça n’a
aucun sens, rien ne me manque. Que la chaleur. La chaleur des lits. La chaleur
de l’alcool. La chaleur du froid intense et qui brûle. La nuit.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire