Je regarde cette petite vieille effarouchée avec mon sourire le plus poli, mais j'ai seulement envie de lui balancer à la gueule le panneau aimanté "caisse fermée", non mais sérieusement, c'est quoi leur problème, ils ne savent pas lire ? Mais je pense que celle que je déteste le plus c'est la connasse frustrée de la réduction, elle ne vient que pour ça, "et vous n'oubliez pas hein, un acheté un offert !". Oui j'ai besoin de ta pièce d'identité pouffiasse, c'est la règle et c'est la première fois que je te vois payer par chèque puisque je suis NOUVELLE. Franchement je tapais moins de scandale quand le barman ne se rappelait pas que je buvais du Sauvignon. Ces gens la faudrait leur coincer les doigts violemment dans le tiroir caisse. Je sens les fils dans mes gencives qui se tendent à force de face aimable et contrite, je ne devrais pas tant parler, mais franchement je dois trop de fric à mon coloc pour me concentrer plus de trois secondes sur mes tiraillements buccaux. Comme à chaque fois, je monte le son. Honnêtement je crois que oui, maintenant j'aurais besoin d'un peu de jouissance. Un peu de drogue. Le volume au maximum. J'ai envie de danser toute la nuit avec mes copines. Ca n'arrivera pas.
Alors, je regarde Nathan Barnatt qui se trémousse sur ce remix de Yelle, tous les matins, tous les midis et tous les soirs. Car c'est exactement là où je veux me tenir.
JE VAIS ME TIRER D'ICI. Mais avant, vous ne me verrez pas redevenir folle, ni baisser la tête. Putain je nage tellement dans mon jean, c'est à croire que j'étais enceinte quand je l'ai acheté !
Je dois aller boire des cafés, je dois redonner leur chance aux gens, à moi-même. Je dois m'investir à fond pour le roller, laisser la meilleure trace possible, bien faire et finir les boulots. Réapparaître sur quelques photographies.
Franchement, c'est vrai, qu'est-ce qui pourrait m'arrêter ? Je veux dire, sans compter les trucs comme me faire faucher par une bagnole en sortant de chez moi. Je me sens seule.
Je me sens incroyablement forte, comme toujours, comme avant. Limitée. Mais disposée. Je ne suis toujours rien mais j'ai appris à me battre. Je n'ai plus l'impression de délirer ni de vivre un drame à chaque coin de rue. Je ne me sens plus obligée de tous vous haïr. J'ai ces vingt ans détestés, j'ai la vie devant moi.
Je ne ferais pas de petit garçon blond que je n'appellerais pas Mordechai et je n'aurais pas de grande fille brune que j'appellerais Freja. Et ce n'est pas grave. Je ne le sais pas encore, mais ce n'est pas grave.
Je vais rencontrer des centaines de gens et je me ferais forcément de nouveaux amis, je rencontrerais évidement de nouveaux prétendants plus beaux et intelligents les uns que les autres, car après tout je le vaux. Je n'en ai pas envie mais c'est comme ça. Je ne resterais pas croupir ici, j'y reviendrais peut-être, mais sans doute pas.
COMME UN ENFANT. Que je ne suis plus.
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